La Première Bataille d'Imraith-Nimphaïs
D’où il se trouvait à l’arrière de la bataille, dans une petite pente, Tabor vit la masse noire qui arrivait comme l’éclair loin à l’est : les Dalreï n’étaient pas les seuls à recevoir des renforts. S’il pouvait voir les urgachs à cette distance, ils devaient être très nombreux, il y en avait bien trop. Et alors…
Alors, le temps était venu.
Bien-aimée. Il formula cet appel en esprit.
Je suis là, entendit-il aussitôt. Je suis toujours là. Aimerais-tu chevaucher ?
Je crois que je le dois, répondit Tabor. Le moment est venu pour nous, mon éclatante beauté.
Nous avons déjà chevauché ensemble.
Il se le rappelait bien, il se le rappellerait toujours. Mais jamais dans une bataille. Nous allons devoir tuer.
Une intonation nouvelle dans la voix intérieure : J’ai été créée pour la guerre. Et pour voler. Invoque mon nom.
Créée pour la guerre. Une vérité affligeante, mais les urgachs étaient proches à présent, et alors…
Alors, Tabor formula intérieurement son nom. Imraith-Nimphaïs, appela-t-il, soulevé par une vague d’amour. Il mit pied à terre car à ces mots elle se trouvait déjà dans le ciel au-dessus de lui, cette créature de son rêve, plus glorieuse qu’aucune créature terrestre.
Elle atterrit. Sa corne était lumineuse, argentée comme la lune, mais sa robe d’un rouge profond, comme l’autre lune qui lui avait donné naissance ; là où elle posait ses sabots, la neige ne portait pas de trace, tant elle était légère.
Bien des jours s’étaient écoulés. Le cœur comme inondé de lumière, Tabor leva une main et elle inclina la tête, l’effleurant de bout de sa corne comme une caresse, pour lui permettre de la caresser à son tour
Nous n’aurons que nous deux, perçut-il, et il lui transmit en retour acquiescement et approbation. Puis : Allons-nous voler ? demanda-t-elle.
Il pouvait percevoir l’intense désir qui la traversait, qui le traversait aussi, et il dit à haute voix : « Volons et tuons, ma bien-aimée. »
Tabor dan Ivor monta sur le dos d’Imraith-Nimphaïs, présent à double tranchant de Dana, qu’il avait rencontrée lors de sa veille d’aspirant Cavalier ; aussi jeune que lui, la créature ailée devait l’emporter dans le ciel, loin du monde des humains, et c’est ce qu’elle fit. Elle abandonna la terre pour les vastes cieux glacés, portant le Cavalier qui, seul de tous les êtres vivants, avait rêvé son nom et, pour les humains qui se trouvaient sous eux, ils devinrent une comète soudaine entre les étoiles de la Plaine.
Tabor demanda intérieurement : Tu vois ?
Je vois, répondit-elle.
Il la tourna dans la direction d’où les urgachs arrivaient pour se joindre à la bataille et ils fondirent sur eux telle une lumière de mort. Elle se métamorphosa en plein vol et sa corne étincelante tua une première fois, et bien d’autres fois encore, guidée par la main de son cavalier. Les urgachs s’enfuirent devant eux et ils les poursuivirent de leurs coups mortels. Les rangs des loups se défirent et les bêtes s’enfuirent aussi, vers le sud. Un grand cri de joie monta des poitrines des Dalreï et des hommes du Brennin, stupéfaits et exultants de voir cette étincelante créature céleste venue à leur rescousse.
Elle ne les entendit pas, et Tabor non plus. Ils poursuivaient et exterminaient l’ennemi en fuite, et le sang poissait la corne d’Imraith-Nimphaïs. Il ne resta bientôt plus une seule haïssable créature des Ténèbres à massacrer.
Alors, tremblants d’épuisement et de choc, ils revinrent atterrir dans une espace blanc, loin du sang et Tabor nettoya la corne d’Imraith-Nimphaïs avec de la neige. Ils se tinrent étroitement serrés l’in contre l’autre ensuite, dans le vaste silence de la nuit.
Nous n’aurons que nous, émit-elle.
Seulement nous, à la fin, répondit-il. Elle s’envola, radieuse. Et, tandis que l’aube se levait sur les montagnes, Tabor entreprit la longue marche qui le ramènerait aux camps des humains.
Tiré du livre : « La Tapisserie de Fionavar » tome 2 « Le Feu Vagabond » deuxième partie « Owein » chapitre 4
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